Témoignage n°3 : Miléna

La couleur rousse a toujours suscité beaucoup de réactions, que ce soit des compliments ou des remarques beaucoup plus rudes, la teinte intrigue, au point de voir tout un chacun se prononcer sur elle.


Mais comment ces mots impactent-ils les principaux concernés ? De quelle manière jouent-ils un rôle dans la construction de l’image qu’une personne se fait d’elle-même ?

Au fil de cette interview, Miléna nous raconte sa relation avec ses cheveux bouclés et roux naturels. Elle nous explique la place que certaines remarques ont eues sur son rapport à elle-même, et comment les incohérences du monde extérieur lui ont permis d’être à nouveau fière de sa couleur.


As-tu toujours porté ta couleur naturelle ? Les as-tu déjà teints, ou en as-tu eu l’envie au cours de ta vie ?


Oui, j’ai toujours porté ma couleur de cheveux telle quelle. Elle a un peu foncé en grandissant, mais je n’ai pas fait de teinture jusqu’à maintenant. C’est vrai que durant mon adolescence, j’ai eu l’envie de me teindre les cheveux en brun, car on se moquait de ma couleur rousse. J’avais même demandé à ma mère de m’emmener chez le coiffeur pour me faire une coloration. Mes parents voyaient que j’étais très malheureuse par le fait d’être pointée du doigt, et ils se sont laissés convaincre. Ma mère a donc fini par organiser un rendez-vous chez une coiffeuse, et nous nous sommes rendues là-bas toutes les deux.


Arrivées au salon, la coiffeuse qui devait s’occuper de moi m’a dit qu’elle était d’accord de me faire deux ou trois mèches, mais qu’elle ne voulait pas me faire une coloration complète, car ce serait donner raison aux personnes qui se moquaient de moi. Sur le moment, je n’avais pas compris son geste. Aujourd’hui je la remercie pour sa bienveillance.


Quel était ton rapport à ta chevelure durant l’enfance ?


Honnêtement, je ne me souviens pas avoir réalisé que j’étais rousse durant l’enfance. Je n’ai eu aucune moquerie, et aucune remarque de la part des autres enfants quand j’étais petite, ce sont des choses qui sont venues avec le temps, lors de l’adolescence notamment.

Enfant, le rôle que je donnais à mes cheveux était vraiment lié à leur fonction, ils étaient là, et puis c’était tout.


C’est lorsque je suis arrivée au collège que l’on m’a fait remarquer ma couleur de cheveux, et que les critiques ont commencé à fuser. C’est également à ce moment-là que l’on a souligné ma texture, qui est volumineuse.


Etiez-vous plus représenté.e.s à l’école primaire? Et si oui, penses-tu que cela a pu jouer un rôle dans le comportement de tes camarades?


Je me souviens avoir été en classe de primaire avec une fille ayant la même teinte de cheveux que moi. Mais majoritairement, j’ai souvent été la seule rousse au sein de mes écoles. En réalité, je pense que lorsqu’on est plus jeune, on se focalise moins sur son apparence, et par conséquent, sur celle des autres.


A l’adolescence par contre, j’étais vraiment la seule rousse. Je pense qu’en plus du manque de représentation, la personnalité joue un rôle : j’étais très timide, je rougissais facilement, et les autres savaient jouer de ça. Mes cheveux ont été leur point d’attaque principal.


Est-ce que ce sont des épisodes de ta vie qui t’ont suivie encore longtemps après le collège ?


Oui, absolument. J’ai refusé de me lâcher les cheveux pendant longtemps. Encore aujourd’hui c’est compliqué pour moi de les laisser retomber sur mes épaules complètement. Je les porte souvent en semi-attaché. C’est en train de venir petit à petit par contre.


Plus jeune, je ne faisais rien pour les mettre en avant. Je me levais, les attachais en chignon, et puis c’était tout. Il n’y avait pas de discussion possible.


As-tu l’impression que ces moqueries ont touché d’autres aspects de ta personne, au-delà de ton rapport à ton apparence ?


Oui, je constate que ça m’a marquée dans mon rapport à moi-même. A l’époque, ça a renforcé ma timidité, et ça a ralenti ma confiance en moi. Ça m’a aussi créé des craintes par rapport à qui j’aurais autour de moi, tant au niveau de mes camarades de classe, que de mes professeurs. Ça m’est déjà arrivé que certains profs contribuent aux malaises instaurés par les élèves.


Est-ce que tu penses que si tu avais eu les cheveux roux et lisses on t’aurait moins pointée du doigt ?


Oui je pense ! On me faisait principalement des commentaires sur ma couleur, mais on soulignait également ma texture. Par exemple en me disant que j’avais une crinière de lionne, ce genre de choses.


Est-ce qu’il y avait des personnes dans ta famille à qui tu pouvais t’identifier ? Pouvais-tu partager ton expérience avec quelqu’un qui t’était proche ?


J’étais plutôt isolée. J’ai grandi dans une famille aux cheveux lisses, et tout sauf roux ! (rires).

Néanmoins, les femmes de ma famille me faisaient toujours des compliments sur mes cheveux, elles en étaient toujours admiratives, malheureusement ce n’était pas les bons mots utilisés.

Elles ont toujours eu des intentions bienveillantes, mais je pense que certaines expressions étaient maladroites. Il leur arrivait d’utiliser le mot « tignasse » par exemple, alors qu’il a toujours été très compliqué à entendre pour moi.


Elles me donnaient également des conseils sur l’entretien de mes cheveux, mais je n’arrivais pas à les prendre en compte, car je réalisais que nous n’avions pas la même texture du tout.


T’es-tu tout de suite rendue compte de la connotation négative de certains mots ? Tu disais tout à l’heure que le mot tignasse te dérangeait même plus jeune, saurais-tu dire pourquoi ?


Je ne saurais pas dire exactement non. Je sais juste que pour moi ce mot se réfère à quelque chose de mal peigné et d’imposant. Je le voyais comme extrêmement mal connoté.


Tu disais tout à l’heure que tu avais réussi à passer du chignon journalier à une chevelure semi-attachée, saurais-tu dire qu’est-ce qui t’as amenée vers ce changement ?


Je ne sais pas. En grandissant les moqueries diminuaient. Concernant la couleur, je dirais que c’est la période du gymnase qui m’a amenée à l’assumer et à la porter fièrement. Dans les années 2013 – 2014, il y a eu cette mode de se teindre les cheveux en bordeaux/roux et il y avait toutes ces filles avec des cheveux initialement blonds qui se faisaient des colorations maison. Ça ne donnait pas très bien, et je me disais que j’avais la chance que les miens soient naturellement le résultat qu’elles espéraient voir sur elles.


Ce qui m’a permis d’avoir un déclic, c’est de voir que les filles qui avaient été à la source de mon complexe suivaient la tendance, et se coloraient les cheveux elles aussi.

J’en suis arrivée à la conclusion que c’était n’importe quoi !


Grâce à ça, j’ai pu commencer à accepter ma couleur. J’ai réussi à voir mon roux comme un petit plus, une rareté.


J’ai par contre encore du mal à me faire à la texture de mes cheveux, à mes boucles et leur volume. Je dirais que ce qui m’aide c’est de pouvoir discuter avec Mahine, et de recevoir des conseils de professionnels que je n’avais jamais eu auparavant.


Au-delà de ta famille, avais-tu des ami.e.s qui avaient des cheveux bouclés et avec qui vous pouviez discuter des bons gestes à adopter ?


Pas vraiment, j’en avais quelques-unes, mais ce n’était pas un sujet prépondérant dans nos conversations. Je crois que du fait de ma couleur, cela prenait plus de temps à accepter pour moi, là où elles pouvaient peut-être s’identifier à des proches à elles.


Si tu devais émettre une hypothèse quant à la raison qui fait que le roux dérange, quelle serait-elle ?


Oh, je pense que c’est historique. Il y a eu mille préjugés et stéréotypes sur la couleur rousse, et ça s’est transmis à travers les époques.

Le fait que l’on ne soit pas nombreux attire également l’œil, ça interpelle.


Actuellement, quel est ton rapport à tes cheveux ?


Concernant ma couleur, je l’aime, et j’en suis fière. A l’heure actuelle, c’est hors de question que je fasse une teinture.


C’est assez fou d’ailleurs, car on a tendance à me demander si je suis une vraie rousse (comme je n’ai pas de taches de rousseur, et que je bronze facilement). Je dois expliquer que oui (rires).

Les gens ont une image de ce qu’est supposément une « vraie » rousse. Et comme je n’ai ni les yeux clairs, ni la peau pâle, ils sont un peu troublés.


Concernant l’acceptation de mes boucles, je pense aller vers le mieux. J’hésite encore parfois à laisser mes cheveux pousser, afin d’avoir moins de volume. A voir.


Est-ce que tu as tendance à les lisser ?


Non pas tellement. Je sais que je les ai lissés pour des grandes occasions, comme les journées de l’élégance au gymnase, les grands événements. Dès qu’il y avait un jour J, je me lissais les cheveux.


Ce n’est plus quelque chose que je fais.


Quels serait ton discours vis-à-vis des enfants qui vivent peut-être également des moqueries ? Et que dirais-tu aux adultes qui les entourent ?


Je pense qu’il faut aller vers un discours positif, faire attention aux mots qu’on emploie quand on coiffe les enfants. Souligner la qualité du cheveu, sa résistance par exemple, et ne pas employer des connotations qui peuvent faire références à des aspects négatifs du cheveu.


Tu disais tout à l’heure que tu avais l’impression de voir une plus grande représentation des cheveux bouclés et roux, notamment sur les réseaux sociaux. As-tu la sensation que cette représentation se fait également dans les médias mainstream tels que la TV, les magazines, les publicités, etc…


Pour ma part, ce qui m’a marquée, ce sont les films pour enfants. Il y a récemment eu un ou deux personnages principaux ayant les cheveux roux et bouclés : Rebelle et Ballerina.

Je vois qu’il y a un chemin qui a été fait au niveau des dessins animés et donc au niveau des plus jeunes.


Néanmoins, je me souviens que le nom de Rebelle m’avait marquée, parce que sa chevelure et son nom correspondaient à l’image que l’on se fait inconsciemment du roux : fougueuse et hors du cadre.


On désignait beaucoup mes cheveux comme étant rebelles d’ailleurs !


Au niveau médiatique, je trouve très intéressant d’analyser plus spécifiquement la place et la représentation des roux et des rousses, sur le grand écran notamment. Je pense que mettre en avant un personnage roux à l’écran n’est pas anodin. J’ai en tête le personnage d’Elisabeth Harmon dans The Queen’s Gambit. Cela m’amène à beaucoup de réflexions et l’envie d’analyser la représentation, sous toutes ses facettes, des roux et des rousses au niveau médiatique.


Penses-tu que les réseaux sociaux t’aident à accepter tes cheveux ?


Je t’avoue que je ne suis pas abonnée à des personnes ayant les cheveux roux. En tous cas, je ne les suis pas parce qu’elles sont rousses. J’ai plus tendance à suivre des comptes qui cherchent à démocratiser les cheveux bouclés.

Peut-être parce que j’ai accepté ma couleur, mais pas tout à fait encore ma texture ?


Aurais-tu un mot de la fin ?


Le fait que vous m’ayez contactée m’a amenée à ravoir une réflexion concernant mon rapport avec mes cheveux, et ça m’a permis de me rendre compte qu’il y avait des choses à dire.

Du coup merci !


Merci à Miléna pour son témoignage !


N’hésitez pas à partager cet article avec des personnes qui ont les cheveux bouclés et/ou roux.


- Propos recueillis par YH –