Témoignage n°4 : Ange

Dernière mise à jour : nov. 18

Inscrites dans toutes sortes de cultures, les locks peuvent prendre selon les individus une signification spirituelle, politique, religieuse, ou simplement de préférence individuelle et personnelle.


C’est dans cette dernière catégorie que s’inscrit Ange. Au fil de cet entretien, cet artiste de 25 ans, globe-trotteur dans l’âme, nous explique ce que ses locks signifient pour lui, et comment il s’en est servi pour se distinguer des autres.


Son témoignage illustre à travers son vécu l’importance de savoir naviguer au sein des différents milieux qui nous entourent, tout en restant fidèle à son tempérament.

La toute première question que j’ai à te poser concerne ton rapport à tes cheveux lorsque tu étais enfant. Est-ce que ton entourage, ta famille ou alors même les autres enfants, avaient un rapport particulier avec tes cheveux, et de manière plus générale avec ton apparence ?


J’ai grandi jusqu’à mes 8 ans en Afrique, où j’ai été élevé par ma grand-mère. Pour elle, les cheveux des garçons devaient être courts. On me tondait donc toutes les semaines, ou presque, et je voyais mon père et mon grand-père se faire raser la tête également. J’ai aimé ça jusqu’à l’âge de mes 12, 13, 14 ans. C’est à partir de 15 ans que, sous l’impulsion de ma mère, j’ai commencé à tenter d’autres coiffures.


C’est ta maman qui t’a encouragé vers le chemin de l’expérimentation ?

Oui ! C’est vraiment elle qui m’a permis d’essayer toutes sortes de choses. Je suis passé par une couleur grise, des tresses aussi. Je n’aimais pas trop les nattes collées, j’optais plutôt pour des tresses assez longues. Je suis passé par des phases capillaires assez discutables (rires).


Les cheveux blancs/gris devaient être une des dernières folies capillaires que j’aie faite avant de finalement opter pour les locks aux alentours de 18 ans.


C’était drôle, car lorsque je portais cette décoloration, les gens m’abordaient souvent différemment. J’étais au Burkina Faso à cette époque, et on me prenait fréquemment soit pour une personne âgée, soit pour un chanteur ou pour un footballeur !


Est-ce que c’était ta maman qui t’aidait à faire ces changements capillaires au gré de tes envies, ou alors tu les faisais seul ?

Non, j’ai toujours eu beaucoup de chance, car ma mère ne m’a jamais laissé me coiffer seul. Elle m’a toujours aidé, que ce soit pour mon tressage plus jeune, ou alors plus tard, en m’emmenant dans des salons de coiffure si nécessaire.

Elle me laissait expérimenter au gré de mes envies, tout en me permettant d’avoir accès à des professionnels.


Tu exprimes le fait d’avoir commencé à tenter plein de choses assez jeune. Quel était ton rapport à ton apparence pendant l’adolescence ? Et celui de ton entourage face à tes expérimentations ?


J’ai eu un parcours de vie assez singulier. Je suis arrivé en France vers mes sept ans. Puis après quelques années passées à l’étranger, je suis revenu en France au début de l’adolescence. C’est à ce moment-là que j’ai pris conscience de ma couleur de peau, noire, comme de la texture de mes cheveux. Les lycées Français à l’étranger sont par essence multiculturelles. On y rencontre des personnes de différents horizons, ce n'est donc qu'arrivé en France que j’ai réalisé les enjeux de ce que je renvoyais aux autres.


Les choses se sont calmées au fur et à mesure de mes voyages. Je note que selon les endroits où j’allais les gens qui m’entouraient abordaient mes cheveux différemment.


Dans les pays de l’hémisphère Nord où j’ai pu aller, les regards étaient beaucoup plus curieux, là où les pays de l’hémisphère Sud avaient un rapport beaucoup plus courant avec mon type de cheveux, et le normalisaient donc.


Tout dépendait souvent de la coiffure que j’arborais ou des lieux dans lesquels j’évoluais. Par exemple, lorsque j’étais en France, les milieux très guindés dans lesquels j’étais empêchaient de franchir la limite du contact physique. Au Japon, où j’ai vécu également, la culture fait que jamais les gens ne se permettaient de venir me toucher les cheveux. Aux États-Unis, le contact est très facile, et il m’arrivait plus souvent qu’on me touche les cheveux sans me demander mon avis. Le cadre social dans lequel on est va beaucoup influencer le comportement des gens.


Je note en revanche que, lorsque je laissais pousser mon afro afin d’obtenir la longueur désirée pour mes locks, les gens se permettaient beaucoup plus de me toucher la tête. Ça marque… ça m’arrive encore aujourd’hui, mais par comparaison, moins.


Comment as-tu vécu les extrêmes de la normalisation et de la stigmatisation ? Qu’est-ce que cela t’a appris ?

Je pense que ça m’a demandé de rester humble. Parce que je me rendais compte que selon les endroits il existait une multitude de différences, d’expériences, d’histoires. Je pouvais être différent dans un pays, mais pas dans un autre. Cela ne dépendait pas de moi.

J’avais aussi la chance de toujours avoir des figures familiales très stables, dont la présence faisait office de pilier au cours de mes expériences de vie.

Je ne pense pas avoir ressenti de colère, mais je sais que cela a généré beaucoup de stress chez moi, car il fallait que je sois irréprochable, impeccable tout le temps.


Tu disais plus tôt que depuis très jeune tu fréquentais les salons de coiffure. Est-ce que tu as toujours su que tu voulais avoir les cheveux locksés ? Est-ce que ça t’a pris du temps de te décider pour cette coiffure ?


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A la base, je voulais avoir les cheveux comme James Brown ! (rires). Mais je me suis rapidement rendu compte que je n’avais pas la même texture de cheveux que lui ! (Cf. photo ci-contre)


J’ai pourtant déjà essayé de me défriser les cheveux, mais le processus est tout de même violent. Ça fait mal ! Et j’ai rapidement compris que ce n’était pas le but que de me blesser comme ça.


Je savais que je voulais porter mes cheveux longs. La dread s’est imposée notamment parce qu’elle me permettait d’éviter des manipulations trop nombreuses (contrairement aux tresses qui nécessites un entretien plus assidu). Je ne voulais pas que mes cheveux soient une contrainte pour moi, tout en ne m’empêchant pas d’arborer des coiffures différentes. Je peux toujours les attacher, les coiffer, les manipuler si j’en ressens l’envie.


Comment est-ce que tu te fais lockser ? Est-ce que tu te coiffes seul ? Ou alors quelqu’un te coiffe en particulier ?

Je ne les fais pas moi-même. J’ai une coiffeuse en Côte d’Ivoire qui me les fait et qui me reprend à chaque fois que j’y vais.

C’est drôle, parce que je suis habitué à elle ! C’est elle qui a commencé, alors je préfère quand c’est elle qui continue sur sa lancée ! Je suis allé me faire coiffer chez quelqu’un d’autre il y a peu, et même si le travail a bien été effectué j’ai du mal à m’y faire (rires). Il y a plusieurs manières de réaliser des locks, mais je me suis habitué à la sienne !


Quel genre de moment vis-tu lorsque tu te fais coiffer ? Est-ce que c’est un moment que tu vois comme un geste pour toi ? Ou plutôt comme une contrainte ?

La première fois, j’ai ressenti beaucoup de sensations, et j’ai aimé cette expérience! Maintenant, même si j’apprécie le processus, je recherche un peu plus le résultat final.


Saurais-tu exprimer les sensations ressenties lors de ta toute première session de locks ? Au vu du fait que cette coiffure a la réputation d’être permanente, je me demande s’il est un peu plus stressant de se faire coiffer en sachant que le retour en arrière ne sera pas facilement possible ?

Je ne sais pas si c’est ma texture de cheveux en particulier qui permet cela, mais dès le départ, ma coiffeuse m’a prévenu du fait que je pourrais défaire sans pour autant couper.

Les deux sensations que j’ai découvert en arborant mes dreads sont celles d’avoir les cheveux attachés et celle d’avoir les cheveux qui retombent sur mes épaules.

J’ai l’impression que de nouer mes cheveux me permet de me conditionner à certaines situations, de travail notamment. C’est comme si le fait d’avoir ce poids sur la tête me pesait, et que je voulais m’en débarrasser le plus vite possible (rires) !


Les locks renvoient à tout un imaginaire, notamment reggae. Est-ce que tu as déjà été la cible de remarques qui te renvoyaient à celui-ci ?

On m’a fait beaucoup de remarques sur une supposée consommation de cannabis, celles-ci pouvant même venir de la part d’autres personnes locksées.

J’ai pu vivre des entretiens d’embauche où l’on sous-entendait que pour le job en question il ne fallait pas avoir consommé de substances, alors même que je ne bois pas, et ne fume pas.

Mais ce qui me gêne encore maintenant, c’est toutes les remarques dans la rue, qui font référence à cet imaginaire. C’est pénible, parce que ce n’est pas moi, ce ne sont pas mes références, et je ne m’associe pas à cela. J’ai du mal à y répondre, parce que je n’arrive pas à l’assumer.

On est en effet un étendard de cet univers lorsque l’on porte cette coiffure.


Qu’est-ce que tu entends lorsque tu dis ne pas savoir l’assumer? Est-ce que c’est l’image que les autres ont de toi que tu as du mal à porter ?

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Ce serait plutôt l’image que les gens ont des personnes avec des locks de manière générale que j’ai du mal à assumer. Je suis tellement éloigné des attentes que les autres semblent avoir de moi, que je me sens dépassé par celles-ci.


Tu disais que tu avais du mal à répondre aux personnes qui t’adressent ce type de propos. Est-ce que tu penses que tu es obligé d’y répondre ?

Je me sens obligé de répondre ! Surtout lorsque les personnes qui m’abordent portent également des locks. C’est comme si elles avaient intériorisé elles aussi cet imaginaire et ces références, cela les poussant à opter pour cette coiffure.

On est très peu à porter cette coiffure et à ne pas correspondre à cet imaginaire reggae j’ai l’impression.

Je note aussi que ce n’est qu’en Europe que je reçois ce type de remarques. En Asie, je n’ai pas rencontré beaucoup d’autres locksés. Et en Afrique, cette coiffure, même si elle reste rare, est connue des gens.


Penses-tu que les locks vont se démocratiser au fil des années ?

Je ne pense pas. Du moins, pas tout de suite, car même sur le continent où on la porte le plus (cf. l’Afrique), elle reste stigmatisée. Il m’arrive de recevoir des remarques sur mes locks quand je vais en Côte d’Ivoire par exemple, notamment parce que le côté long gène. C’est vrai que la référence inconsciente que l’on se fait de l’homme reste celle de quelqu’un qui porte ses cheveux assez courts.


Même là-bas, il n’y a pas tant d’hommes politiques, de footballeurs, ou d’hommes de pouvoir simplement, qui portent cette coiffure. Il faudrait que ce soit accepté pour que les choses se démocratisent et puissent être abordées de manière plus banale.


Au vu du contenu de cette interview, tu sembles être en accord avec le compromis que tu as fait concernant ton choix de coiffure, tout en étant marqué par ce à quoi les gens te renvoient sur la base de leurs références. Est-ce que ce type de propos te touchent au point d’envisager d’en changer ?

Non ! Malgré cela, je n’ai jamais pensé à raser mes dreads !

Parce que, lorsque j’ai décidé d’avoir les cheveux longs, c’était aussi pour pouvoir me distinguer des autres. Je suis quelqu’un de très timide, évoluant dans un milieu artistique qui me demande d’être présent à de nombreux événements. Seulement, ma timidité m’empêche de parler aux autres.

J’avais besoin que les gens puissent me reconnaitre en tant que plasticien et commissaire d’exposition. Et c’est ce qui s’est passé puisqu’à force de me voir à la semaine d’ouverture de Kyotographie au Japon, puis à Paris photos, et ensuite à la semaine d’ouverture des Rencontres de la photographie à Bamako, fatalement, les gens finissaient par m’aborder beaucoup plus facilement !


Mes cheveux m’ont permis de trouver un moyen pour que les gens se souviennent plus facilement de moi et de mon travail tout en restant sobre.


C’est à double tranchant aujourd’hui, même ceux dont je ne voudrais pas qu’ils se souviennent de moi se souviennent de moi ! (rires)


On peut voir au vu de ton témoignage que l’apparence influence beaucoup la manière dont les autres nous abordent, et donc nos échanges avec eux, et finalement notre quotidien…

Effectivement.

Il y a un an, à la même période, on m’a annoncé que je devais suivre un traitement chimio thérapeutique car on m’avait détecté un cancer.

Là où je n’ai jamais été préoccupé par l’idée de perdre mes locks, beaucoup de personnes autour de moi s’en souciaient.

Mes dreads ne sont pas essentielles à ma construction personnelle, elles sont accessoires. Le fait que les autres m’interrogent sans cesse sur le fait de savoir si mes cheveux allaient tomber, était vraiment bizarre… je ne pensais pas que c’était l’une des premières questions que l’on irait poser à quelqu’un qui suit ce type de traitement.

C’est là que je me suis rendu compte à quel point on m’avait associé à ma coupe.

Pourtant, je ne les ai jamais perdues... Le médecin m’avait prévenu du fait qu'elles ne tomberaient pas. Et en réalité je n’y pensais pas, c’était le cadet de mes soucis.

Aurais-tu un mot de la fin pour clôturer cette interview ?

Essayer ! Faire le pas, tenter !


Merci beaucoup à Ange pour la générosité de son témoignage !


N’hésitez pas à partager cette interview avec des personnes portant des cheveux locksés, et les autres.


- Propos recueillis et retranscrits par YH -